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Tito Topin, blog-trotteur.

Brad Pitt et moi.

Un cabinet de dentiste. Salle d’attente. Je suis seul. Murs jaunes. Sièges Philippe Starck. Reproductions de Matisse. Dames nues en rouge dansant une ronde sur un fond bleu. Attente interminable. Un bruit de fraise à travers la cloison, une pile éparse de revues défraîchies mises à mal par de nombreuses manipulations. Certaines ont perdu leur couverture. Sur le dessus de la pile, un NouvelObs. Je le feuillette, distraitement. Sur une pleine page, un article me saute à la figure. Sur l’autre le portrait de Brad Pitt. Nature. Cheveux en pétard, lunettes sur l’arête du nez, barbe de plusieurs jours. Fébrile comme un voleur amateur, je néglige la photo, déchire la page de l’article et l’empoche.

Il m’aura fallu parvenir à l’âge déraisonnable de quatre-vingt cinq berges et des broutilles pour recevoir la lumière. De manière imprudente j’ai traversé la vie avec ce lourd handicap sans me douter qu’il était connu d'hommes de science et largement partagé par mes congénères. Un Français sur 40, paraît-il. Les populations de Marseille et de Lyon réunies. Ce n’est pas rien quand on y pense. L’ayant su plus tôt, j’aurais couru consulter d’éminents spécialistes. Neurologues, psychomachins, thérapeutes, redresseurs de tordus. Des femmes et des hommes d’allure sévère, à jupes longues ou à moustaches, lunettes et poches pleines, penchés sur mon divan comme l’entomologiste sur un élevage de coléoptères à corne.

D’après des statistiques américaines, donc irréfutables, 2,5% de la population mondiale seraient atteints de cette pathologie à des stades divers. Mon cas serait d'une gravité moyenne, situé dans la moitié basse du graphique qui illustre l’article. Le plus grave étant celui qui consiste à confondre sa voisine de palier avec un kiosque à journaux, à se mélanger les pinceaux avec ses proches, à ne pas faire la distinction entre Di Caprio et Fanny Ardant lorsqu'elle se rase la moustache. Pour ma part, je suis encore capable de mettre un nom sur le visage de mes enfants et de mon chien, sans les intervertir. La question qui se pose à moi depuis que je suis conscient de ma maladie est de savoir si elle s’aggravera avec l’âge. Oui, d’après l’article.

Prosopagnosie. C’est le nom de cette infirmité. Pour ceux qui ont fait les langues anciennes et qui sont familiers de l’écriture proto-sémitique (j’en connais deux, et ils ne sont pas en très bonne santé), il vient de πρόσωπον et de γνωσία, c’est dire combien ce mot est imprononçable, conçu dans un shaker secoué par un serveur épileptique comme dans les publicités d’Orangina des années 70. Je suis donc pro-so-pa-gno-si-que. Je le répète à haute voix une centaine de fois pour ne pas risquer de bafouiller en le plaçant dans une conversation mondaine. Lentement d’abord, en détachant les syllabes, puis en accélérant le débit. Quinze lettres. Pile poil de quoi remplir le I horizontal des mots croisés de Télérama. Avec la définition suivante, énigmatique à souhait : Les visages lui échappent.

Comment ai-je pu survivre à cela ?

À vingt ans, alors que l’essentiel de mes préoccupations n’était pas les études mais la découverte gourmande du sexe opposé j’avais la réputation d’être bêcheur auprès des jeunes filles de mon âge. Ce n’était pas prétention de ma part mais j’hésitais parfois à les aborder malgré le désir qu’elles m’inspiraient, ne me souvenant pas de les avoir vues ou pas. Par exemple, j’entrais dans un café lounge comme on dit aujourd’hui. Musique jazzy. Carte rafinée. Juchées sur de hauts tabourets deux jeunes filles sont au comptoir devant des glaces à la chantilly surmontées de petites ombrelles japonaises. Sublimes. Les jupes remontées sur les cuisses, le corps en violoncelle, les bouches rouges, les cils en ailes de colibri. La brune me sourit. Son visage m’est familier. Où l’ai-je vu, dans quelles circonstances ? Ne vais-je pas paraître impoli, et surtout bizarre, si je vais vers elle alors que suis incapable de la situer, de l'appeler par son nom ? Plutôt que de risquer le ridicule, je réponds à son sourire par un rictus qui n’engage à rien, me détourne en prenant l’air indifférent et vais m’asseoir à l’autre bout de la salle, caché derrière un journal grand ouvert. Ce n’est que plus tard, parfois le lendemain, que tracassé par ce visage qui se dérobe, je me souviens soudain qu’on avait été présentés la semaine précédente par une amie commune à la sortie d’un cinéma, qu’elle s’appelle Valentine, que nous n’étions pas d’accord sur la couleur des yeux de Paul Newman dans ce film en noir et blanc et que nous nous étions promis de nous revoir.

Il m'aurait fallu avoir le courage de lui dire : "Je ne suis pas physionomiste, Valentine. Demain, vous me direz bonjour, et je me demanderai qui diable vous êtes. Il m'arrive d'embrasser des gens que je ne connais pas et de ne pas dire bonjour à des gens que je connais." Pas facile de draguer avec ça, ni de réussir dans la vie.

Et voici que grâce à un abcès dentaire qui me vaut d’avaler des louches d’antibiotique je tombe sur un article qui m’irradie de lumière. Brad Pitt y fait son coming-out (prononcez cominegaoute), c’est ainsi qu’on appelle une révélation en français. Il est prosopagnosique, Philippe Vandel aussi. Et ce ne sont pas les seuls, ils sont nombreux dans ce cas. Ils ont des difficultés à se souvenir des visages, à mettre un nom dessus. Exactement comme moi. Pour déjouer le malheur qui les accable, ils font appel à des stratagèmes de mémorisation visuelle et parviennent tant bien que mal à repérer une connaissance à une démarche en godille, un gros derrière, une cravate à pois, à des tics, un grain de beauté, des talons échassiers, des lunettes papillon, ou bien à la voix. La maladie (l’article la définit comme telle) aurait été reconnue pour la première fois en 1947 par un neurologue allemand en observant un ancien soldat incapable de reconnaître les siens et ses proches à la suite de lésions cérébrales provoquées par la guerre. Grâce à Dieu, je ne fréquente pas de neurologue, je ne suis pas allemand, je n’ai pas fait la guerre et mon cerveau est le dernier organe qui n’a pas encore subi de lésions, contrairement à mes genoux, mon dos, ma vésicule, ma voûte plantaire et mes trompes d’Eustache pour ne citer que les principaux.

Irrémédiablement atteint de prosopagnosie, j’ai tenu à me renseigner sur les causes de cette appellation barbare. Le neurologue allemand dans sa grande sagesse en a défini deux. La maladie peut être génétique, provenir de ses parents. Ce n’est pas mon cas, ma mère m’a toujours appelé par mon prénom et ne m’a jamais confondu avec le chat de la maison. Ou elle peut avoir été causée par un choc. Une chute de cheval, un parachute qui ne s’ouvre pas, une cheminée qui vous tombe dessus, une cocotte-minute en pleine poire après avoir été surpris dans le lit conjugal avec la meilleure amie de sa femme, n’importe quel accident peut endommager la partie du cerveau couramment appelée gyrus fusiforme qui, une fois cabossée, ne se redresse pas. Sa déformation, profonde ou superficielle, détermine la gravité de la pathologie. Moi, c’est juste un trou pas plus gros qu’une pièce de dix centimes mais assez profond. Par contre, je ne me souviens pas dans quelles circonstances il a été creusé, ni par qui.

Je tremble à l’idée que j’aurais pu avoir été témoin d’un crime et me retrouver derrière une glace sans tain pour reconnaître l’assassin entre une douzaine de types. Pour ne pas perdre la face, je l’aurais désigné au hasard. Ce qui me donnerait une chance sur douze de tomber sur le bon mais imagine le flic me disant, d’une grosse voix : - Vous venez de désigner notre commissaire divisionnaire, monsieur Topin.

Ainsi, devenu octogénaire à force de persévérance, je comprends pourquoi ma vie sociale a été un chaos. Par crainte de les ignorer au cas où ils feraient partie de mes relations j’ai salué des inconnus dans la rue, embrassé à la russe des hommes que je ne connaissais pas ou au contraire j’ai négligé une personne avec qui j’avais sympathisé la veille lors d’un dîner chez des amis. Prends un Pierre Richard grande époque, ajoutes-y un Jean Dujardin, rape un zeste de Benoît Poelvoorde, secoue énergiquement le scénario, balance de bons dialogues gros sel et tu obtiendras une comédie hilarante à l’écran mais nettement moins plaisante dans la réalité.

Dans les années quatre-vingt dix, je déjeune avec un écrivain américain à succès, Jerôme Charyn, dans un restaurant italien du 14° arrondissement, près de son domicile parisien. A cette époque, Jérôme s’intéressait beaucoup à mon travail de scénariste à la télévision, il espérait lui-même décliner un de ses livres ou un de ses personnages en série. Le soir du même jour, après un de ces raouts mondains autour de la sortie d’un film dont les parisiens sont friands malgré la médiocrité du buffet, je raccompagne en voiture un autre auteur, Eric Kristy. Il habite sur mon chemin, avenue du général Leclerc, dans le même 14°. En route, nous nous arrêtons pour prendre un dernier verre au Rosebud, un bar de la rue Delambre ouvert tard dans la nuit où j’ai mes habitudes. Alors que nous massacrons allègrement le navet qui faisait l’objet de la soirée devant un réconfortant bock de vodka, arrive un jeune couple qui s’installe à une table proche de la nôtre. La fille est belle, le mec me fait un signe discret, je lui renvoie un de mes irrésistibles sourires. - Tu le connais ? me demande Eric. - Oui, mais je ne sais plus d’où, je murmure pour qu’il soit le seul à entendre. Après plusieurs vodkas, Eric désire rentrer à pied chez lui pour s’oxygéner, la vodka est une boisson exigeant de l’air frais en abondance. Il n’est pas très loin de son domicile. Lui parti, je me lève et prends place à la table du jeune couple en leur proposant un verre. Je perçois une gêne. - On se connaît, je dis au mec, mais rappelle-moi d’où ? - C’est moi qui vous ai servi à déjeuner au restaurant italien, ce midi, me répond-il, je suis serveur.

Je balbutie n’importe quoi et m’empresse de quitter les lieux.

Un autre jour, invité par la Société des Auteurs, je déjeune avec Jack Ralite, ex-ministre communiste sous Mitterrand et maire d’Aubervillers, avec Claude Santelli qui vient de tourner Mademoiselle Fifi de Maupassant et qu'un éléphant va bientôt projeter en l'air et tuer alors qu'il n'avait jamais chassé de sa vie, et Michel Mitrani qui préside le Festival International des Programmes Audiovisuels qu’il a créé. Des hommes de culture. Au cours du repas, Ralite s’est taché sa cravate et nous discutons comme deux femmes de ménage sur la meilleure façon de la nettoyer ce qui nous donne l’occasion de sympathiser. Il soutient qu’elle gardera une trace, je suis plus optimiste, j’ai déjà sauvé des cravates. Quelques semaines plus tard, j’assiste au spectacle de Bernard-Marie Koltès au théâtre de la Ville, Roberto Zucco, invité par ma copine Myriam Boyer qui joue dans la pièce (je ne vais au théâtre que pour encourager des amis, je ne trouve pas d’autre raison d'être atrocement mal assis, de respirer des acariens, de ne jamais voir de gros plans). Après le spectacle, j’attends Myriam, j’échange mes impressions avec Eric Kahane (traducteur de Losey, Kubrick, Pollack, Pinter et des Monty Python, entre autres) en soutenant que mon Navarro aurait arrêté ce Zucco dans les cinq premières minutes ce qui nous aurait évité un pensum pendant près de deux heures. Tandis que je développe mon point de vue, je croise le regard d’un inconnu, un regard insistant. Je me détourne en me demandant qui diable ça peut être. Sa tête me dit vaguement quelque chose mais quoi ? Sur ces entrefaites arrive Myriam qui vient à mon secours sans le savoir et m’invite à manger sur le pouce dans une brasserie voisine. Entre une salade César et un dos de daurade décongelé, elle me parle des autres comédiens de la pièce et me raconte avec une certaine fierté que Jack Ralite est venu la féliciter dans sa loge.

Bon sang, je grogne en me traitant de tous les noms. C’était lui.

Moins drôle, mes retrouvailles avec Otto Stupakoff, un grand photographe brésilien avec lequel j’étais trés lié pendant les six années que j’ai passées dans son pays. Nous avons travaillé ensemble, j’étais toujours fourré dans son labo, il avait table ouverte à la maison et vice-versa. Dix ans après avoir quitté le Brésil, je dîne à la Coupole quand il était encore bon ton de le faire et un inconnu me plonge dans les bras. Je ne l’ai reconnu que lorsqu’il a été contraint de me dire son nom. C’était Otto. Il m’en a voulu. Cela m’a attristé. Prosopagnosique. Un crève-coeur.

D’après l'article, Brad Pitt est dans une totale détresse, pire que la mienne. Je lui en toucherai un mot quand il viendra en Provence goûter son rosé. Il paraît qu’il se lève le matin et traverse sa grande maison hollywoodienne sans reconnaître sa compagne, ni ses enfants, ni ses voisins, ni Tarantino venu lui parler d’un projet. En conséquence, il leur demande de porter des badges avec leur nom écrits en gros parce qu’en plus il porte des lunettes de myope.

Moi, je reconnais encore ma femme et c’est heureux car elle m’est précieuse pour organiser mes soirées en ville. D’abord, Chantal prend soin de me faire une liste écrite des personnes que je risque de rencontrer dans la réception où nous sommes invités. Arrivés dans les lieux, elle joue les poissons-pilote, elle me glisse à l’oreille les noms de ceux qui s’y trouvent et si, d’aventure, une jeune femme se précipite vers moi en ouvrant les bras avec un grand sourire : - Tito, quel plaisir de te revoir ! -, elle devine aussitôt mon embarras et s’adresse à la jeune femme en coupant son élan :

- Martine ! C’est sympa, quand reviens-tu dîner à la maison avec Julien ?

Ouf.

Autre épreuve depuis que les télévisions m’ont rayé de leurs carnets d’adresses et que j’ai repris mes activités de romancier, ce sont les séances de dédicaces dans les salons du livre. Il y a toujours un moment où se trouve en face de moi quelqu’un que je connais de je ne sais où et dont je suis incapable de mettre un nom sur le visage.

On s’embrasse chaleureusement. Qu’est-ce qu'il fait, qu'est-ce qu'il a, qui c'est celui-là ? Complètement toqué, ce mec-là, complètement gaga. Il a une drôle de tête ce type-là. Qu’est-ce qu'il fait, qu'est-ce qu'il a ? Les paroles de la chanson de Pierre Vassiliu me trottent dans la tête.

Lui, à l’aise, me demande des nouvelles de mes enfants, veut savoir si j’ai aimé Barcelone puisqu’il a appris par facebook que nous y sommes allés, Chantal et moi, c’est dommage que je ne l’ai pas appelé, il nous aurait donné des adresses et pour finir prend un de mes livres en mains, le retourne, regarde la quatrième de couverture.

- Tu écris toujours, à ce que j’ vois…

- Ben oui, quoi faire d’autre ?

- T’as raison, il faut s’occuper quand on n’a plus rien à faire, c’est comme moi, le golf, j’en fais tous les week-ends sinon je craque avec le métier que je fais. Toi, t’es à la retraite, t’as de la chance, pas vrai ?

Il doit avoir la cinquantaine, pas plus. Qu'est-ce qu'il fait, qu'est-ce qu'il a…

- Et toi, ça va ? Ta femme ?

J’ai lancé une bouteille à la mer, on ne sait jamais.

- Ben, ça y est, on est séparés pour de bon… Et depuis j’ai rencontré une fille formidable, une tête, c’est une de mes élèves, elle est jeune mais tu sais ce que c’est, assis côte à côte pendant les cours, les frôlements… Mais elle ne fait pas son âge, tu lui donnes facilement trente-cinq ans tellement elle est mûre.

Il est donc prof mais cet indice ne m’aide pas, j'ai beau chercher, je ne connais aucun prof.

- Félicitations…

- C’est ton dernier ? Tiens, mets-moi un petit mot, s’il te plaît, dit-il en me tendant le livre.

Je me sens blêmir.

- Heu, je le mets à ton nom ou c’est pour offrir ? je demande en désespérant de me tirer d’affaire.

- Pour moi, bien sûr… Et puis, non, tiens, tu me donnes une idée, je vais l’offrir à Vanessa.

- Vanessa ?

Qui c’est celui-là, complètement gaga ce mec-là, je ne connais aucune Vanessa.

- Ma nouvelle nana, elle adore tout ce que tu écris, elle a tous tes livres, c’est une tête, je t’ai dit.

Sauvé par le gong.

Quelques jours plus tard, ça me revient brusquement. Nous avions sympathisé  plus ou moins pendant un bref séjour dans un club à l’île Maurice. Lui s'y trouvait en vacances pour frapper dans une balle de golf, moi pour me reposer après une déception littéraire. Il est prof en effet, prof d’auto-école.

© Tito Topin

www.titotopin.com

 

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