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Tito Topin, blog-trotteur.

Jean Rochefort est mort.

Assises près de moi dans l'autobus de la ligne 84, deux Africaines parlent sans discontinuer. C'est étonnant de les entendre échanger des paroles incompréhensibles. Parfois, elles rient. Elles se comprennent donc. Étrange.

En face de moi, un jeune homme lit un quotidien du matin en mâchonnant un sandwich dont je n'arrive pas à déterminer la nature. Il l'a extrait d'un sachet transparent où s'entassent en vrac d'autres nourritures. Je reconnais une banane, pas mûre, trop verte. Sa lecture a l'air de l'ennuyer, il lève souvent les yeux du journal pour regarder autour de lui. Visiblement, rien de ce qu'il voit ne semble l'intéresser, ni à l'intérieur du bus ni à l'extérieur. S'il consent à jeter un coup d'œil à travers les vitres, c'est pour s'assurer du quartier qu'on traverse. Il est jeune, c'est certainement un étudiant, il porte un vaste sac en bandoulière qui s'affale sur ses hanches, ses lunettes sont cerclées, ses épaules voutées, ses pieds sont petits et serrés l'un contre l'autre, il chausse du 38, peut-être du 37. Ses cheveux sont noirs et frisottants, prêts à quitter son crâne au moindre coup de vent. C'est un jeune homme qui accepte déjà ses défaites, il sera chauve précocement, il portera bas ses couilles, il sera un bon employé jetable tout au long d'une vie sans existence, il mourra d'une maladie naturelle, il aura un enterrement peu coûteux, une tombe modeste. Il descend à Solférino en abandonnant son journal.

En première page, la photo montre Jean Rochefort avec une casquette d'officier de marine. Il est mort, affirme le titre de l'article.

L'attente chez mon dentiste est plus longue qu'à l'accoutumée. Près d'une heure trois quarts. C'est la journée des retards.

Un homme est appelé avant moi. Il laisse le journal gratuit qu'il lisait.

Gros titre. Jean Rochefort est mort. La photo est différente.

En quittant le cabinet du dentiste, j'entre dans un bistro pour casse-crouter.

- Un pâté cornichons et un ballon de Côtes, je dis au barman.

À ma droite, une femme boit un verre de rouge. Une habituée. Elle a la crève, dit-elle, elle prend jusqu'à quatre antibiotiques par jour, deux le matin, deux le soir, elle a oublié de les prendre ce matin, elle est très embêtée. T'as quand même meilleure mine qu'hier, dit le patron en lui servant un verre de Brouilly. Combien je te dois, elle dit, faut que j'y retourne, je suis seule à l'agence.

Une télé est allumée à gauche du comptoir. Pas de son mais l'image montre Jean Rochefort en équilibre sur la corniche d'un immeuble.

Il est mort, disent les sous-titres.

Je paye sept euros vingt et rentre chez moi.

J'allume l'ordinateur, vais sur Facebook.

Jean Rochefort est mort, disent mes amis.

C'est donc vrai ?

(Chroniques du bus n°84)

 

© Tito Topin

www.titotopin.com

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