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Tito Topin, blog-trotteur.

Retour de vacances.

Ils patientaient derrière un passager trop petit qui s'efforçait d'enfourner un bagage dans le coffre. Aide-le donc, mon chéri, avait chuchoté sa femme, tu vois bien que ses bras ne sont pas assez longs. Il l'avait aidé. Le petit passager l'avait remercié dans une langue qu'il n'avait pas réussi à identifier. C'est du portugais, avait expliqué sa femme. T'y connais rien, avait-il déclaré en reposant sa valise sur le plancher. Ils étaient arrêtés dans l'allée par une jeune femme en polo qui ne parvenait pas à se débarrasser de son sac à dos, un multipoches qui semblait dater de l'époque héroïque des Âmes Vaillantes. Un thermos s'en échappa, tomba sur son pied droit, celui de l'ongle incarné et s'en alla rouler dans le couloir. Grazzie, dit-elle à l'homme qui le lui rendit en allongeant le bras, un Noir assez grand pour marquer un panier dans un match de basket sans avoir à se dresser sur la pointe des pieds. Quand on a un gros sac comme le vôtre, on l'enlève avant de monter à bord, grogna sa femme en adressant un regard noir à la jeune passagère. Va fanculo, répondit celle-ci en s'asseyant. Qu'est-ce qu'elle a dit, mon chéri ? Comment veux-tu que je le sache, répondit-il, je cause pas espagnol.

Tu veux te mettre où ? demanda-t-elle en arrivant devant leur rangée. Le hublot, dit-il en disposant la valise dans le coffre, entre un sac informe qui prônait "Allez l'OM" en lettres capitales et un buste d'empereur romain en résine emmailloté dans du papier bulles. T'exagères, mon chéri, tu l'as eu à l'aller. Alors pourquoi tu me demandes ? Par politesse, figure-toi, voilà pourquoi je te demande au lieu de m'asseoir directement. Excuse-me, fit le basketteur noir en indiquant qu'il souhaitait passer. Ça vous ferait rien d'attendre un peu qu'on ait le temps de s'installer ? maugréa-t-elle en cherchant le tube de tranquillisants dans son sac. Bon, c'est pas le moment d'ergoter, dit son mari en se glissant vers le siège du hublot, tu vois bien qu'on gêne. Tu te fiches de moi, protesta-t-elle avec moins de conviction, s'installant sur le siège du milieu, tu prends toujours la meilleure place. C'est toi qu'as les journaux ? Non, répondit-elle, maussade, ils sont dans ta sacoche. Il y étaient, en effet. Le Monde. Le Figaro. Des journaux qu'il ne lisait jamais, des journaux qu'il n'aurait jamais pris s'ils n'étaient offerts par l'aéroport. Il n'achetait que l'Équipe. Parce que, disait-il à qui voulait l'entendre, on ne se souvient jamais d'un prix Nobel tandis que les Platini, les Zidane, les Jean-Claude Killy et les Alain Bernard font partie du patrimoine, ils sont montés sur le toit du monde, ils ont approché Dieu et nous, on a envie de leur baiser les pieds.

Il est fendu, dit-elle.

D'un lancer de menton, elle avait désigné un point vers la fenêtre. Qu'est-ce qui est fendu ? Ton hublot, mon chéri. Où t'as vu qu'il est fendu ? Tu ne peux pas le voir, t'es myope, mais moi je te dis qu'il est fendu. Tu me prends vraiment pour une andouille, la vérité c'est que tu veux ma place, tu veux pouvoir regarder les nuages ou je sais pas quoi, l'aile de l'avion, je te connais, va, eh bien, d'accord, pousse-toi, je vais te la laisser, la place. Non, j'en veux pas, garde-la, je dis simplement que le hublot est fendu. Et alors, tu veux quoi, que je le scotche ? Alors, rien. Alors, sois sympa, laisse-moi lire que c'est déjà assez difficile de comprendre ce qu'ils racontent tellement c'est mal écrit dans ce journal.

Un homme prenait place dans leur rangée, côté couloir. Un Anglais d'après sa silhouette de haricot vert, ses cheveux paille, son teint couperosé, son nez retroussé, ses dents de lapin, sa chemise serrée, son short kaki, ses chaussures en cuir noir et ses chaussettes blanches qui tire-bouchonnaient sur des chevilles osseuses. Il s'avéra plus tard, en échangeant quelques mots parce qu'il ne trouvait pas la boucle de sa ceinture, qu'il était suisse allemand.

L'hôtesse de l'air passait dans le couloir central, tête à gauche, tête à droite, son regard allant d'un passager à l'autre. Madame, madame, s'écria sa femme. L'hôtesse s'arrêta, lui décocha un sourire interrogateur. Il est fendu, dit-elle en désignant le hublot. Fendu, certainement pas, madame, soyez rassurée, l'appareil est en parfait état, il sort de révision. Tu t'es encore ridiculisée, dit-il en haussant les épaules tandis que l'hôtesse s'éloignait vers la cabine de pilotage avec un déhanchement prononcé. T'as remarqué son accent ? Ben, oui, elle a un accent, nous sommes sur une compagnie italienne, elle a un accent italien quand elle parle français, c'est normal. Non, c'est pas ce que je veux dire, elle a un accent arabe. Fiche-moi la paix, tu veux bien, tu vas finir par me flanquer les jetons ?

Il consultait les annonces immobilières du Figaro quand les réacteurs vrombirent en bout de piste. Non pas qu'il eut besoin d'un appartement mais parce qu'il ne trouvait rien d'autre à lire. Tu te rends compte, ça se dit un journal sérieux et il n'y a même pas de mots flêchés. T'es sûr, mon chéri ? Regarde, si tu me crois pas. L'avion décolla, il se tut et, nez collé au hublot, observa les maisons qui rapetissaient tout en bas. Les champs formaient des rectangles, des formes géométriques de différentes couleurs vertes. Très vite, ils traversèrent une couche de nuages et au-dessus, le ciel était d'un bleu drapeau. Il abandonna le hublot, plaça le journal dans le filet, déboucla sa ceinture, recula son dossier et ferma les yeux.

Impossible de dormir. Toutes les cinq minutes le haut-parleur diffusait une annonce, des gens circulaient en parlant fort, un enfant braillait. Il renonça. C'est long, dit-il en bâillant. Dans le fond de l'allée, une hôtesse préparait un chariot. On va bientôt nous apporter à manger, mon chéri, ça fait passer le temps, dit-elle. Il ne répondit pas, distrait par le spectacle d'une jeune fille qui venait de faire tomber des vêtements du coffre en voulant descendre son bagage. Un couple de juifs orthodoxes, tortillons battant les joues, la fusillaient du regard en les ramassant.

Abaissez vos tablettes, dit l'hôtesse en bloquant son chariot avec le pied. Ils s'empressèrent d'obéir. Viande ou poisson? Viande, dit-il. Poisson pour moi, fit-elle. Boisson ? Vous avez du vin ? Rouge, blanc ? Rouge. De l'eau pour moi, dit-elle. Il souleva le couvercle du plateau-repas, se brûla en voulant retirer la pellicule de plastique transparent qui occlusait la barquette. A travers, il voyait des morceaux de poulet tremper dans un riz à la sauce laiteuse. Attends que ça refroidisse, dit-elle en plantant sa fourchette dans ses betteraves rapées. Ça a l'air dégueulasse, dit-il en reniflant le plateau. A nouveau, il se brûla les doigts. Ça va refroidir, mon chéri, sois patient, dit-elle, commence par les betteraves.

Soudain, un froid glacial les enveloppa en même temps qu'un bruit terrifiant leur perça le tympan. Le plateau fila sous son nez, à toute vitesse. Il gueula, voulut le rattraper, sa main saisit le vide, des betteraves le giflèrent, une fourchette en plastique se planta dans une narine. Il se sentit soulevé de son siège, emporté. Il battit des bras, pénétra dans un bloc de glace et perdit connaissance.

Le froid cessa d'un coup, avec le bruit. Elle tourna la tête vers son mari et ne vit plus que sa tête, ses épaules et ses bras ouverts, en croix, le reste du corps était passé par le hublot. Elle poussa un grand cri, un hurlement interminable.

L'hôtesse courait vers eux, cheveux défaits, son calot perdu dans la bourrasque de blizzard. L'avion avait retrouvé sa stabilité.

Au secours, aidez-moi ! Bouleversée, elle attrapait la tête de son mari et la tirait dans un effort désespéré de le ramener tout entier à bord. Le Germano-suisse enjamba un siège, attrapa un bras, l'hôtesse repoussa la femme, attrapa l'autre bras. Laissez-nous faire, madame, regagnez votre siège, attachez votre ceinture.

Stop ! cria le co-pilote en arrivant au galop.

Ils se retournèrent vers lui, stupéfaits.

Il paraissait calme, l'air de dominer la situation. Laissez-le comme il est, dit-il, tant qu'il bouche le hublot la cabine reste pressurisée, nous ne risquons rien.

Comme s'il avait compris qu'on parlait de lui, l'homme ouvrit un œil vague et marmonna quelque chose d'inaudible. Sa femme retira la fourchette de sa narine et approcha son oreille. Il ne sent plus ses jambes, traduisit-elle. Tant mieux, expliqua le pilote d'un air docte, s'il les sentait, elles lui feraient mal. Il dit qu'il a perdu ses souliers, qu'il n'a plus de pantalon, dit-elle encore. Demandez-lui de garder son slip, nous avons reçu l'autorisation d'atterrir en catastrophe à Dubaï et ils sont très à cheval sur la pudeur.

Tout ça est de ta faute, mon chéri, si tu m'avais laissé le hublot au lieu de faire ta mauvaise tête, ça ne serait pas arrivé.

© Tito Topin

www.titotopin.com

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