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Tito Topin, blog-trotteur.

Farah est sur facebook.

Il adressa quelques grimaces au miroir en se demandant comment réagira Farah en voyant sa coupe de cheveux. Il se rassura en se rappelant que sur Facebook, elle avait indiqué qu’elle était fane de Marilyn Manson, Billie Joe Hazz et de Fat Mike de NOFX, tous des grands malades de la banane relookée technicolor. Elle ne pouvait donc qu’apprécier.

Il fouilla dans le panier de linge propre, ramassa un slip de couleur bleu clair, celui qui permettait de pisser sans avoir à le baisser sous les couilles grâce à un système ingénieux de fente horizontale sur le devant assez difficile à décrire pour qui ne l’a pas utilisé au moins une fois dans sa vie. Un bijou d’ingéniosité. La société n’a aucune reconnaissance pour ces obscurs créateurs qui facilitent la vie quotidienne des hommes, elle préfère mettre en lumière les pipeules et les gagnants de jeux débiles à la télévision. Une chose dont il se félicitait tous les jours, c’était bien de ne pas regarder la télé. Un truc de vieux fait pour les ménagères quinquas du genre de sa mère, pas pour lui. En slip, ventre rentré, poumons pleins, le miroir lui renvoya l’image d’un jeune mec en pleine forme, bien foutu malgré une tendance à l’épaississement. En le moulant, le slip valorisait le renflement de ses parties. Il s'amusa à dégainer sa bite par la fente prévue à cet effet. Même pas une seconde. Quand il bandera, l’opération prendra un peu plus de temps, mais à peine. Satisfait, il remit la bite en place, remonta ses balloches avec un pliement des genoux et enfila son djine. Un vrai djine, pas comme ceux que portent ses vieux, un avec des zips dans tous les sens, des déchirures aux genoux, aux cuisses, aux mollets. Il actionna la fermeture éclair à plusieurs reprises pour s’assurer qu’elle ne coincerait pas au moment où Farah sera chaude comme il faut.

Il hésita quelques minutes avant de choisir la chemise bleue, celle que portait Elvis Presley sur le poster qu’il avait gardé longtemps, punaisé au mur de sa chambre d’enfant. Bleu drapeau, avait dit le vendeur, un con avec une tête en poire et une crête jaune sur le dessus. Elle lui avait plu à cause des poches qui partaient en flèches vers les épaules, soulignées d’une ganse blanche en forme de lasso. Il la laissa flotter par-dessus le djine et se posta devant le miroir. Putain, le beau gosse, dit-il à demi-voix en prenant la pose de profil, puis de face.

Depuis une minute, un moineau piaffait avec vigueur sur le rebord de la fenêtre de la salle de bains, l’air de l’invectiver. Lorsqu’il était plus jeune, il avait confectionné un lance-pierre et il était allé chasser avec Bachir et Mamadou. À eux trois, ils avaient canardé quelques chats et descendu une demi-douzaine de moineaux, ensuite ils avaient allumé un feu et les avaient fait cuire sur des brochettes improvisées. Manger ces petites choses l’avait bouleversé. De retour chez lui, il avait jeté le lance-pierre à la poubelle et il avait vomi de dégoût. Et voilà que ce moineau venait lui rappeler les faits. Peut-être réclamait-il des comptes, exigeait-il des excuses. Quand il s’en approcha, l’oiseau disparut d’un coup d’aile.

Il éclata de rire.

Devant le lavabo, il ouvrit une canette de bière bio, en versa une bonne quantité dans la paume ouverte et l’appliqua sur les cheveux en renouvelant l’opération à cinq reprises. Depuis que Kevin lui avait filé le secret de sa coupe inspirée par Robb Z.X. II, le rockeur au cœur tendre, il préférait la bière aux gels du commerce, elle fixait mieux et donnait davantage de brillant.

Sa mère poussa un cri lorsqu'il sortit de la salle de bains.

- Où c'est que tu vas, comme ça, mon fils ? demanda-t-elle.

Pas la peine de lui expliquer, elle comprend rien, à croire qu’elle n’a jamais quitté son bled.

- Comme ça, comment ?

- T’as vu tes cheveux qu'on dirait…

- Ben, quoi ?

- Qu’est-ce que tu leur as fait ?

- Rien. Je les ai coiffés, c’est tout.

- Ouille, ouille, ouille, mon Dieu, on dirait pas mon fils !

- Oh, commence pas, j’ai pas le temps.

- La couleur, elle s’en va avec l'eau ou elle reste toujours comme ça ?

- J’ai pas le temps, je te dis.

- Je t'en prie, cache-toi devant ton père, que s'il te voit il va attraper une attaque, pov' de lui.

Il haussa les épaules.

Son père. Total contre-exemple. Même pas le courage de ses origines. Plus français que lui, tu meurs.

Dans sa chambre, il fouilla partout avant de trouver son blouson, caché derrière la porte. Un Perfecto cuir, année 70, que Sid Vicious avait immortalisé. Il l’avait customisé en y ajoutant des rivets, une chaîne et des badges à l’effigie de rockeurs. Smashing Pumpkins. Lady Gaga. Bullet With Butterfly Wings. Sonic Youth. Que des bons.

Chaussé de santiags noires en peau d’autruche, il profita que sa mère était occupée à la cuisine pour quitter l’appartement.

L’autobus était vide.

Le conducteur lui jeta un regard blasé.

La terrasse des Deux Garçons où il avait donné rendez-vous à Farah était abritée du soleil par un store publicitaire vantant un soda. Pas grand monde et aucun de ses copains, il y avait foot à la télé. Les cons. Il s’installa sur la première rangée de façon à la voir venir de loin.

- Qu’est-ce qui vous est arrivé, monsieur Mouloud ? demanda Marcel, le serveur le plus vieux du département, maigre comme un filet d’anchois mais avec ça, poli, même avec les jeunes.

- Sûr que chauve comme vous…

- Remarquez, je dis ça mais croyez pas que je critique, au contraire, ça vous va bien, c’est pas ordinaire mais ça se voit, ça tranche avec ce qui se fait. Un pastis 51, comme d’habitude ?

- Vous pourriez remonter le store, s’il vous plaît ?

Le serveur releva la tête.

- Vous allez avoir le soleil sur le crâne, dit-il d’un air connaisseur.

- Avec l’arbre ?

- C’est pour vous que je dis ça. Les oiseaux…

- Quoi, les oiseaux ?

- Ils vont pas tarder, c’est l’heure.

- On a un énorme tilleul devant nous et vous baissez le store au lieu qu’on profite de son ombre. Sous le store, on étouffe. Sous l’arbre, on respire.

- Comme vous voulez, monsieur Mouloud. Vous ne m’avez pas répondu : un pastis 51, comme d’habitude ?

Il acquiesça d’un signe de tête et se concentra sur Farah. Leur première rencontre. Il l’avait vue sur Facebook où elle avait mis des photos d’elle en ligne, quelques-unes assez osées pour une fille de son âge. Dix-sept piges. Il avait eu un flash, ils étaient devenus amis, ils s’étaient trouvé des goûts communs, ils avaient échangé des vidéos de jeunes rockeurs, partagé des photos de musiciens, de DJ’s célèbres, conversé en direct de choses et d’autres, surtout de sexe…

Le store remonta sur deux ou trois mètres avec un bruit de crécelle, s’arrêta. L’air lui fit du bien.

- Vous trouvez pas qu’on respire mieux ? dit-il au serveur qui disposa le pastis sur la table ronde et s’empressa de partir en jetant un regard inquiet vers le feuillage de l’arbre.

Il consulta sa montre. Dix minutes de retard, elle se faisait désirer. Normal, c'était une fille.

Soudain, un caquetage multiplié par mille emplit l’espace, l’ombre s’épaissit, une nuée d’étourneaux s’abattit sur le tilleul au-dessus de lui.

Avec un bruit mat, une chose tomba sur ses cheveux, une autre sur l’épaule du Perfecto, il crut à une feuille, une gousse. Avant qu’il ait le temps de comprendre, une pluie visqueuse le recouvrit.

Il se dressa, médusé. Par réflexe, il passa la main dans sa coiffure, la retira vivement, grasse, dégoûtante de fiente d’oiseau.

- Mouloud ? fit Farah, stupéfaite.

© Tito Topin

www.titotopin.com

 

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