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Tito Topin, blog-trotteur.

Thérèse est moche.

- Plus moche, tu pouvais pas trouver, dit Martial sans le regarder.

- Distribue au lieu de me chercher.

Il ramassa les cartes qu’il lui lançait.

- C’est la vérité, quoi. Pas vrai qu’elle est moche ? Vous êtes pas d’accord avec moi ?

Les autres se taisaient, absorbés par leur jeu.

- Si tu comptes me déconcentrer avec tes conneries à deux balles, tu peux t’accrocher une gamelle.

Il tapota ses cartes contre la table, les rassembla en un rectangle parfait, puis les écarta en éventail, avec lenteur, l’une après l’autre. La première était un 10 de cœur. Suivirent une dame de trèfle, un valet de trèfle, un valet de pique, un as de trèfle. Il pouvait espérer un brelan en gardant les deux valets, il préféra jouer le tout pour le tout, garder les trois trèfles et tenter la couleur, la suite ou – que Dieu l’entende — la quinte flush royale.

- Deux cartes, dit-il en balançant le valet de pique et le 10 de cœur, cachés.

- Tu masques une paire, dit Rachid en éclatant de rire.

- Ta gueule. Suis au lieu de supputer.

- Voilà, voilà…

- Vingt de mieux, sans voir.

- Tu bluffes, tu veux nous faire croire que t’as un brelan servi.

- Garde tes réflexions pour toi.

- Il t’est rentré, le carré ?

- Tu distribues, oui ou merde ? La puta que te parió, c’est pas parce que t’es feignasse dans la vie que tu dois distribuer au compte-gouttes.

- Holà, calmos…

- Allez, tes vingt, plus trente.

Ils se concentraient sur leurs cartes.

Il écarta les siennes. Le 7 rouge qui apparut lui ôta tous ses espoirs et le valet de cœur qui suivit lui fit amèrement regretter de ne pas avoir cherché le brelan au lieu d’aller tenter le diable. Il maudit sa poisse. Elle durait depuis trop longtemps, depuis deux bons mois.

- Sans moi, dit-il en jetant ses cartes.

La mine dégoûtée.

- Je savais que tu bluffais, dit Rachid en abattant deux paires aux rois par les huit.

- Au moins, on peut pas dire que t’as une veine de cocu, ricana Martial.

- Fais pas chier.

- Remarque, ajouta-t-il en battant le paquet, le problème, il est pire, corneillen comme il disait mon père parce que, nous, on sait pas si t’es pas cocu à cause de ton manque de bol ou à cause que ta femme, elle est pas baisable.

- Tu vas finir par prendre mon poing sur la gueule si tu continues à jouer au con avec moi.

- Te fâche pas Robert, dit Dominique que tout le monde appelait Doumé alors qu’il n’était pas corse mais d’origine alsacienne. Tous tes copains se posent la même question. Comment, toi, beau gosse, avec le pognon que t’as…

- Quel pognon ?

- T’as un commerce, tu vends des fringues au marché.

- T’appelles ça du pognon, que je me lève tous les jours à cinq heures ? Où c’est que t’as vu qu’un riche il se lève à cinq heures du mat ?

- Merde, t’es quand même propriétaire de ta baraque, c’est du capital. Et en plus t’es beau gosse, t’en jettes, c’est pas comme nous autres, toi, tu claques des doigts et la gonzesse elle te tombe dans les bras alors comment veux-tu qu’on comprenne que tu as été te mettre avec Thérèse qu’est quand même pas un canon, tu peux pas dire le contraire.

- Je fais ce que je veux, dit-il en coupant le jeu que lui tendait Martial.

- Josyane, celle de la boulangerie, t’avais qu’à lever le petit doigt.

- Josyane, elle a traîné avec tout le département. Je vous la laisse.

- C’est vrai que Thérèse, personne n’a voulu se dévouer.

Il fit le geste de leur envoyer une baffe collective.

- Qu’est-ce que vous connaissez aux femmes, vous autres ? Vous n’y connaissez rien, aux femmes.

- Je sais reconnaître quand une femme a un œil qui dit merde à l’autre.

- Et alors ? Si elle a du cœur, tu sais le reconnaître si elle a du coeur ?

- Ça se nique avec quoi, le cœur ?

- Crétin.

Il jeta les cartes sur la table et se leva brusquement, manquant de renverser la chaise.

- Ne monte pas sur ton grand escabeau que tu vas te cogner la tête au plafond, dit Doumé sur un ton conciliant. Allez, Robert, assieds-toi, reste avec nous. C’est parce qu’on t’aime bien, putain t’oublie qu’on était à la maternelle ensemble ou quoi ? Alors, nous, on aime bien que les copains soient avec des femmes qu’on aime bien aussi mais Thérèse, elle nous l’a dit, elle peut pas nous voir en peinture, elle nous veut pas chez elle.

- C’est-à-dire chez toi, appuya Rachid.

- C’est parce que vous êtes trop cons ! Thérèse, c’est une fille bien, qui passe pas son temps à regarder la télé, qui m’aide au boulot, qui a du sentiment, qui frétille pas avec son cul comme ta Martine…

- Oh, laisse Martine tranquille !

-… qui me gâte sur tous les plans, vous comprenez pas ça ? Et si elle est pas aussi belle que vous l’auriez voulu, tant pis pour vos gueules !

- Nous, c’est pour toi, qu’on dit ça.

- Parce que tu mérites mieux.

- Josyane, t’avais qu’à faire signe.

- Je t’emmerde.

- Nous, c’est parce qu’on t’aime bien, faut comprendre.

- Allez vous faire voir chez les Grecs.

Il repoussa la chaise, fit demi-tour.

- Déconne pas, assieds-toi, insista Dominique, c’est trop con de te fâcher pour si peu.

Il haussa les épaules, traversa la salle du bistro sans répondre à l’au-revoir du patron.

- Vous avez exagéré, dit celui-ci à l’adresse de la table.

- C’est vrai, quoi, dit Rachid, elle est moche, mal foutue, chiante, bigleuse, rien pour elle.

- Et vous, vous êtes cons, maintenant vous avez personne pour finir la partie.

- Au lieu de nous faire la morale, sers-moi une mauresque, dit Martial en se levant pour aller pisser.

Dehors, Robert respirait à pleins poumons l’air frais descendu des Alpes voisines. Vif pour la saison, il lui donnait l’impression de le décrasser, de le récurer à fond en lui faisant oublier la mesquinerie de ses copains.

Il mit son casque, enfourcha sa vieille Aermacchi MB-340, franchit le pont sur l’Ouvèze en saluant Laurent M'barek qu’il croisa au volant de la Peugeot qu’il lui avait vendue l’année précédente. Encore un regret. Le break Volvo qui l’avait remplacée, bien plus récent pourtant, n’arrêtait pas de tomber en panne de batterie. Une perte dans le circuit électrique, d’après le garagiste.

Arrivé devant chez lui, il poussa le petit portillon, béquilla la moto près de la voiture en se disant que Thérèse sera contente de le voir revenir plus tôt que prévu. Elle détestait les dimanches quand il allait taper le carton avec ses "copains d’avant", comme elle les appelait. Pas parce qu’il se faisait régulièrement plumer, ils ne jouaient pas des grosses sommes, mais elle avait peur qu’il boive, peur qu’il attrape le cancer avec tout ce qu’ils fumaient en jouant et puis, le dimanche, elle préférait le garder à la maison. Le seul jour où elle pouvait le gâter, l’avoir rien que pour elle, insistait-elle.

Il poussa la porte.

Thérèse n’était pas dans le séjour, ni dans la cuisine.

Il entendit un gémissement dans la chambre, prit peur.

Attention à l’angine de poitrine, avait dit le docteur.

Un nouveau gémissement, sourd, rauque.

Il ouvrit.

Elle repoussa l’homme qui se précipita vers son pantalon, remonta le drap sur sa poitrine nue.

- Merde, Robert, qu’est-ce qui te prend de rentrer si tôt ?

© Tito Topin

www.titotopin.com

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