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Tito Topin, blog-trotteur.

Une bouteille de vin de Savoie.

La promotion de son dernier film l’avait épuisé, séché, aplati comme un paillasson devant la porte d'un concierge. Il lui avait fallu répondre aux éternelles questions de journalistes sur la liberté de création à la télévision alors que personne n’est dupe et que les uns et les autres savent qu’il n’y en a aucune. D'ailleurs, plus on parle de liberté, plus on apporte la preuve qu’elle a disparu.

Comble de malchance, il avait accepté depuis des mois de participer à un débat au festival de Scénaristes en Série, à Aix-les-Bains.

Trois heures et quelques de train. Le départ est à l’aube et comme toujours dans les transports, train ou avion, il est incapable de dormir, de se laisser aller sur son fauteuil. Le wagon du bar est le plus éloigné du sien, il y a des enfants plein les allées, quelques-uns avec des chiens, la file est longue et quand arrive son tour il n’y a plus de croissants. Il se contente d’un café. Le gobelet lui brûle les doigts.

Il est temps d’arriver, il est déprimé.

Dans la cité thermale, il sort de la gare et se rend à pied au bureau du festival où on lui remet ses accréditations dans une belle serviette qui finira à la poubelle. Badges, invitations à la réception du maire, tickets de restaurants, horaires des manifestations, sa tronche dans la page des débats, mais pourquoi ces cons-là ont-ils choisi cette photo ?

Pour une fois, son hôtel est un quatre-étoiles et il en est reconnaissant à l’organisation. Dans un festival dont il taira le nom, il s’est retrouvé dans une chambre où la pomme de douche ne distillait qu’un filet d’eau, où la penderie ne pouvait contenir que sa cravate et où la fenêtre s’ouvrait sur une courette où ronronnaient les énormes culs de tous les climatiseurs que comportait le pâté d’immeubles. Cette fois-ci, la réceptionniste est en uniforme, s’exprime avec courtoisie et l’accompagne à l’ascenseur au lieu de se contenter de lui indiquer le chemin, ce qui lui permet d’admirer l’ondulation de ses hanches. Son badge précise qu’elle s’appelle Carolina, ce qui semble indiquer une origine étrangère sans qu’il puisse la définir tant son accent est parfait. Elle lui a donné une chambre au 5ème étage avec vue sur le parc, garantie de silence et de luminosité.

Dans le couloir de l’étage, l’épaisseur de la moquette étouffe le bruit des pas mais rend pénible le roulement de sa valise. Beaucoup plus contrariant, le passe refuse de libérer la porte.

Il laisse ses affaires sur place, reprend l’ascenseur et redescend à la réception où Carolina remagnétise le passe en se confondant en excuses, le débit précipité, ce qui fait ressortir son léger accent italien. Piémontaise, précise-t-elle quand il lui pose la question. Elle vit en France depuis douze ans, dit-elle. Il ne lui demande pas si elle est célibataire, l’alliance qu’elle porte au doigt répond pour elle.

De retour à l’étage, il introduit le sésame dans son logement et, miracle, la porte s’ouvre.

Une forte odeur de renfermé et de tabac froid le saisit à la gorge. Une valise ouverte traîne sur la moquette, un robinet coule dans la salle de bains. Des affaires gisent en désordre sur un lit défait. Il pose ses accréditations sur sa valise, prend le téléphone en tremblant d’énervement, ne trouve pas le mode d’emploi. Impossible d’avoir la réception, il n’a pas le bon numéro. Encore une fois, il doit redescendre.

Carolina est occupée avec un groupe de Chinois, l’air de paysans, pommettes saillantes, joues couleur de courges estivales. Une autre jeune femme - Vanessa, d’après le badge -, s’excuse en expliquant que sa collègue s’est trompée en lui attribuant une chambre déjà occupée. Elle est jolie, courtoise, le sourire tout en bouche, la poitrine parfaite.

Sa mauvaise humeur le quitte, il se surprend à rire de bon cœur.

Vanessa n’a pas d’alliance, elle n’est que fiancée, son mariage est prévu en septembre. Elle lui accorde une autre chambre, au 3ème étage, donnant sur la rue. Non, répond-elle avec une tristesse non feinte, plus aucune n’est disponible avec la vue sur le parc, elles viennent d’être attribuées aux Chinois.

Sa nouvelle chambre est plus petite, mais qu’importe, il est trop fatigué et se déchausse quand soudain, il constate en grognant qu’il a oublié sa valise et la serviette contenant ses accréditations dans celle du 5ème, celle du fumeur.

Il se rechausse, redescend en s’efforçant de contenir sa fatigue. Il n’a pas le droit de râler, il doit conserver son sang-froid, il est seul responsable de ce qui lui arrive. Un antidépresseur lui ferait du bien.

Il croise Carolina et son troupeau de rescapés de la Longue Marche. Derrière le comptoir, Vanessa est occupée avec de nouveaux arrivants, des Belges gros, grands, le visage empourpré, l’accent de brume. Dès qu’elle est libre, il lui expose sa situation et elle téléphone aussitôt au personnel de l’étage. Elle raccroche avec le sourire, les yeux plissés, les dents humides. Il peut retourner dans sa chambre, ses affaires vont suivre. D'ailleurs, il peut téléphoner au lieu de se déranger, le numéro de la réception est le 009.

Il remonte, il se demande combien d’étages il a monté, descendu, il se trompe dans ses comptes. De façon inexpliquée, son passe n’ouvre plus la porte, il l’insère dans toutes les positions possibles, rien n’y fait. Il frotte la bande magnétique contre l’étoffe de son pantalon, sans résultat. Arrive un employé barbu, haut comme une armoire normande, avec sa valise et la serviette d’accréditations. Voyant son désarroi, il prend le passe défectueux, le glisse dans son logement. Clignotant vert. La porte s’ouvre.

Furieux d’avoir été pris pour un imbécile, il se déchausse du bout du pied, délaisse la valise qu’il défera plus tard et s’allonge sur le lit, bien décidé à dormir une heure ou deux avant d’affronter les festivaliers, gobelets de mousseux à la main et jérémiades aux lèvres.

Deux minutes plus tard, il est plongé dans un profond sommeil quand des coups sont frappés à la porte. Il refuse de bouger, il s’enfonce dans l’oreiller. Les coups persistent, se font plus forts. À bout de nerfs, il se lève, va ouvrir, vaguement nauséeux. Une charmante jeune femme avec une collerette dans les cheveux lui présente une bouteille de vin de Savoie dans un emballage de crépon, offerte par la direction pour lui faire oublier ses petits désagréments. Comme il s’étonne, la jeune femme lui répond que cela va de soi, il est dans un quatre-étoiles.

Il n’arrive pas à se rendormir, prend une douche avant de vider sa valise et sortir.

La journée se passe mal, une interview à la radio locale est annulée. Il est bousculé par des confrères lors d’un débat houleux et à la réception du maire, le buffet est pris d’assaut. Il joue des coudes, il est sans cesse refoulé, il regretterait presque de ne pas avoir de machette pour tailler dans cette masse de graisse empaquetée dans des costumes Trois-Suisses. Ce qui reste quand il parvient au comptoir est immangeable, il se contente d’une olive ratatinée qu’il pique avec un cure-dents. Un coup de coude d’une voisine et l’olive se barre au moment où il ouvre la bouche. La nuit, il traîne avec quelques amis scénaristes qui n’arrivent pas à le consoler, pas plus que le whisky. Pour calmer sa faim, il échoue dans une crêperie décorée façon snack roumain au temps de Ceaucescu. La sarrazin basquaise est épicée par l'ETA, elle lui brûle la gorge, explose l'estomac. Son sommeil est entrecoupé de cauchemars. Son train déraille, il a le crâne ouvert, son cerveau se greffe sur un presse-légumes échappé d’un carton de déménagement. Le lendemain matin, à huit heures précises, il est réveillé en sueur par une sarabande de compresseurs électriques.

Vaseux, il commande son petit-déjeuner par téléphone. Non, il ne veut pas le "continental", il veut juste du café noir, un croissant – non, rien d’autre — et n’importe quelle confiture. Oui, abricots, ce sera très bien.

Un quart d’heure plus tard, un soubret (le masculin de soubrette) lui apporte un plateau avec du jus d’oranges, deux œufs durs, du bacon, un pichet de lait chaud et des viennoiseries à n’en plus finir mais quand il débouche le thermos de café, il est vide. La bouche sèche, il se plaint avec vigueur au téléphone, menace de se plaindre auprès de la direction de la chaîne hôtelière dont le siège est à Chicago.

Cinq minutes plus tard, on sonne à la porte. Il ouvre sur une charmante jeune femme rousse avec une collerette dans les cheveux qui lui présente une bouteille de vin de Savoie dans un emballage de crépon, offerte par la direction, lui dit-elle, pour lui faire oublier ses petits désagréments.

Une demi-heure passe et toujours pas de café. Il ne boit jamais de vin avec ses croissants, son nutritionniste le lui déconseille.

Il reprend le téléphone, demande si oui ou non il pourra avoir un putain de café. Il est en route, répond le room-service, vous allez le recevoir d’une minute à l’autre. Veuillez nous excuser, monsieur, mais nous avons été débordés par l’arrivée d’un autocar d'Anglais qui ont comme vous les savez des exigences toutes particulières, ce qui explique ce léger contretemps. Léger, vous vous foutez de ma gueule ?

Il se calme, ouvre la fenêtre pour prendre une goulée d’oxygène, le bon air des montagnes. Trois étages plus bas, la chaussée trépide sous l’attaque simultanée d’une armée de marteaux-piqueurs. La poussière s'élève jusqu'à lui. Des coups frappés, lointains. Il a failli ne pas les entendre avec tout ce bruit, il s’empresse de fermer la fenêtre et court vers la porte.

Une énorme matrone noire luisante de sueur avec une collerette dans ses cheveux en queue de cochon lui présente une bouteille de vin de Savoie dans un emballage de crépon du plus bel effet, offerte par la direction pour lui faire oublier ses petits désagréments, dit-elle avec un fort accent des îles.

Il écarte la bouteille au lieu de la prendre, s’approche de la grosse femme, écrase sa monstrueuse poitrine, laisse tomber sa tête sur son épaule et pleure.

© Tito Topin

www.titotopin.com

 

 

 

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