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Tito Topin, blog-trotteur.

CASABLANCA

Je me souviens d'avoir vu à l'Empire, ou bien c'était au Colisée, Louis Jouvet projetant sa silhouette d'aristocrate décavé dans "Les bas-fonds", le film de Renoir, les mains dans les poches et les jambes en compas. À Casablanca les bas‑fonds n'existaient pas. Du moins ça ne s'appelait pas comme ça. On disait : "derrière les planches", à cause de grandes palissades que les braves gens avaient dressées pour cacher l'ancienne médina restée "dans son jus" comme on dit aujourd'hui.

 

Derrière les planches, les rues étaient étroites et au cri de "Balek !" il fallait se coller au mur pour laisser passer un ânier et son animal bourdonnant de mouches. Il y avait une jarre d'eau fraîche avec un gobelet devant chaque porte cloutée pour désaltérer les passants. Les fenêtres étaient andalouses et sentaient le basilic. Les murs des courettes lavées au crésyl étaient revêtus d'azulejos portugais ébréchés par le temps. Des enfants jouaient librement, les pieds nus ou bien chaussés de sandales taillées dans des pneus. Les fameuses goodyères.

 

En Europe, Franco, Salazar, Mussolini et Hitler s'étaient donné la main pour peupler cet endroit. Toutes sortes d'étrangers chassés de leur pays par la haine et l'imbécillité de ces fantoches étaient venus se mélanger à la population arabe et juive.

 

Ils avaient ouvert des commerces, des bars, des ateliers, et aussi des bordels. Le Cheval-Blanc, le Panier Fleuri, le Grand 5 à cause du numéro de la rue, et La Mère Esperon, du nom de la taulière, une Espagnole qui racontait volontiers comment elle avait donné du plaisir à un taureau de combat. Nous poussions des beuglements d'orgasme.

 

Dans la salle, un escalier étroit grimpait le long d'un mur jusqu'à un balconnet cerclé de fer occupé par un joueur de bandonéon. Il gardait les genoux serrés, la tête et les yeux fixes, et débitait par moments des longues phrases dans un espagnol plus doux que celui que nous entendions au Maarif.

 

En milieu de soirée, il se taisait brusquement, se levait sans regarder la salle et empoignait la maigre rambarde en descendant les quelques marches.

 

Une putain en nylon l'attendait, posait sa canne blanche au creux du bras, prenait celui de l'aveugle et le conduisait lentement vers les clients en faisant sonner des pièces dans une chéchia retournée. Por el tango del ciego, por favor… La quête terminée, elle l'accompagnait vers le comptoir, filait la recette à la mère Esperon qui sans compter lui donnait une serviette en échange. L'aveugle et la putain montaient vers une chambre.

 

C'est chez la mère Esperon que j'ai connu Chiquita. Elle venait d'arriver, il n'y avait que la Renfe qui ne lui était pas passée dessus mais elle était jeune et belle à nos yeux. On était cinq copains ce soir-là. Nul besoin de pièce d'identité, il suffisait d'avoir un peu de duvet au-dessus de la lèvre pour que s'ouvre la porte. On est tous montés avec elle, l'un après l'autre, je ne sais plus dans quel ordre. Elle a été gentille. Les quatre autres ont eu une blennoragie, pas moi, c'est dire qu'elle m'avait préféré.

 

Aujourd'hui, tout cela a disparu. Les bordels n'ont pas survécu à de nouveaux soubresauts de l'Histoire. On a élargi les rues, chassé les ânes, les artisans ont installé des ateliers de confection là où se dégrafaient les boléros, les deux-roues empuantissent l'air, il n'y a plus d'eau sur le pas des portes, il n'y a plus de pute qui fait la quête pour donner du plaisir à un aveugle accordéoniste. On a abattu les palissades.

 

Paru dans Le Quotidien de Paris. 16 mai 1990

remanié le 10 nov. 2017.

© Tito Topin

www.titotopin.com

 

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