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Tito Topin, blog-trotteur.

KADDOUR EST HEUREUX.

Kaddour est un policier comme il en existe beaucoup dans son pays, ni pire ni meilleur. Chaque jour, il fait sa prière à la mosquée du derb Bouchentouf, il chasse les mendiants à coups de pieds, il adresse un mot gentil aux enfants quand il surveille la sortie des écoles, il s’acharne à grands coups de matraque contre les manifestants quand il leur vient l’idée de réclamer du pain et à l’occasion, il accepte un ou deux billets de cent plutôt que de verbaliser un cycliste sans lumière ou un malheureux automobiliste victime d’un dépassement de vitesse. La routine, avec ce qu’elle entraîne de lassitude et de journées maussades. À cela il faut ajouter qu’il a la réputation d’être malchanceux ce qui fait dire à son supérieur, un homme d’une rare arrogance, qu’il est capable d’attraper une bronchite par une journée de sirocco. Mais depuis qu’il a été discrètement approché par un membre des Fils de la Colère du Peuple – que ce brave homme soit vénéré jusqu’à la fin des temps -, Kaddour est transformé, heureux.

Il en oublie que la tristesse s’emparait de lui dès qu’il mettait les pieds dans sa jolie petite maison de la rue Ben Barek, n° 7. Quartier Djeha. Deux pièces, cuisine, robinet, cour. Cela parce qu’Aïcha ne lui donnait toujours pas d’enfant malgré les assauts de virilité qu’il lui avait prodigués dans les premières années de son mariage, vendredi excepté. Pire que la poisse : la honte.

Et maintenant, elle avait engraissé de façon démesurée. Or, s’il convenait à une femme de montrer qu’elle ne manquait de rien, ni de nourriture ni de tissu pour s’empaqueter, prouvant par là que son mari était un homme de bien, il n’était pas opportun de ressembler à une montagne de beurre rance, ce qui la rendait impropre à certaines tâches ménagères et occasionnait des dépenses supplémentaires dans le budget, l’obligeant à recourir aux services d’une jeune fille, trois fois par semaine, pour aller chercher le charbon et passer la serpillière et la javel.

Aussi quand le Fils de la Colère du Peuple – qu’Allah se souvienne à jamais de son nom –, après s’être assuré de sa foi et de sa fidélité à la cause, l’avait choisi parmi d’autres volontaires de la mort pour porter une ceinture agrémentée de bâtons de dynamite et se faire sauter dans son propre commissariat, il lui avait spontanément témoigné sa reconnaissance et l’avait remercié pour sa confiance en alléguant toutefois que son épouse était plus qualifiée que lui pour cette délicate mission, parce que beaucoup plus chanceuse que lui. Il avait mis en avant sa profonde piété et assuré que la charge explosive serait plus difficile à déceler entre les plis de graisse qui bouillonnaient autour de sa taille.

Aïcha était restée aussi naïve que lorsqu’il avait été la négocier dans ce bled perdu de montagne où la seule compagnie des chèvres ne suffisait pas à l’éducation d’une jeune fille et encore moins à son évolution. C’est d’ailleurs ce qui lui avait plu en elle, ajouté à son faible prix et sa grosse poitrine.

Le jour choisi, après un bon petit-déjeuner, il avait équipé son épouse avec des pains de plastic en lui faisant croire qu’il s’agissait d’une ceinture amaigrissante et il lui avait donné un téléphone portable dans lequel se cachait le détonateur. Ensuite, il lui avait demandé d’aller dans son propre commissariat pour déposer une plainte quelconque et une fois sur place, lui passer un coup de fil.

- Un cou di fil ?

- Un coup de téléphone, un appel téléphonique si tu préfères.

- Bourquoi ?

- Tu ne demandes pas pourquoi, tu prends le portable que je t’ai donné et tu appuies sur ce bouton. Tu le vois, ce bouton, le vert ? Tu appuies dessus, c’est tout, et moi je te réponds. Non, le touche pas, pas maintenant ! Seulement quand tu seras là-bas, au milieu de tous les policiers, tu comprends ?

- Non.

- Ça fait rien, fais ce que je te dis. Répète.

- J’y vi à la bolice, j’y dire j’y viens fire la blainte pour viol.

- Mais non, pas pour viol ! Qui tu veux qui te violes, hein ? Qui aurait envie de te violer, tu peux me le dire ? Allez, recommence. Doucement.

- J’y vi à la bolice, j’y dire que j’y voulais fire la blainte…

Elle s’interrompt, cherche à se souvenir.

- Pour vol, coupe-t-il. Et quand il y a plein de monde autour de toi, des policiers surtout, tu me téléphones. Voilà, c’est pas compliqué.

Elle observe le téléphone qu’elle tient dans la main.

- Avic citte chose ?

- Parfaitement, avec ça. C’est un téléphone ! Tu vois bien que c’est pas un fer à repasser ?

Elle rit, comme à une bonne plaisanterie.

- Oui, j’y souis pas maboule, où c’est que j’y mettrais le charbon, d’abord ?

- Voilà, tu as compris. Et quand tu es là-bas, tu appuies sur le bouton que je t’ai dit.

- Sur le tiliphone ?

- Oui. Le bouton vert.

- Où il est li fil ?

- Il a pas de fil, c’est moderne.

- Y’a pas d’litriciti ?

- Non. Pas besoin d’électricité, c’est moderne, je te dis, tu sais ce que ça veut dire ? Moderne ?

Elle hausse les épaules, l’air vexé.

- Et j’y dire quoi ?

- Tu dis ce que tu veux « C’est toi, Kaddour ? » et moi, je te réponds. Répète.

- C’est toi, Kaddour ?

- Voilà, tu t’en souviendras ?

Elle répète, à plusieurs reprises : – C’est toi, Kaddour ?

Agacé, Kaddour consulte sa montre.

- Allez, va vite maintenant, que c’est l’heure où il y a le plus de monde au commissariat.

La porte refermée, Kaddour essuie la sueur de son visage avec un torchon de cuisine, allume une cigarette pour se détendre, fait réchauffer une tasse de café auquel il ajoute deux sucres et une petite cuillère de lait et se plante devant la télé qu’il a achetée le mois dernier au brigadier Belkacem dont le frère fait de la contrebande avec les Iles Canaries. Un voleur, ce brigadier. J’espère qu’il va sauter, comme ça, je ne serai pas obligé de lui payer ce que je lui dois encore. Boum. Qu’il saute, le fils de pute, avec sa femme, son supérieur, et tous les autres. Après, il lui faudra trouver une nouvelle épouse, dans le bled, pas une de la ville qui sait lire et qui s’habille comme les Européennes, une qui s'enveloppe comme il faut. En attendant, il fume et il zappe et tombe sur une chaîne française qui dispense de l’info en continu. Il surveille la bande passante sous l’image où défilent les nouvelles du monde. Tunisie. Égypte. Météo. Libye. Trump. Volcan. Syrie. Prix Nobel. L’attentat y sera annoncé en temps réel.

Il consulte sa montre. Une demi-heure est passée. Aïcha est en train de choisir sa place au paradis d’Allah.

Le portail de l’entrée grince.

Il se dresse, surpris.

Qui peut venir à cette heure-ci ? Il n’attend personne.

Il prête l’oreille.

Il reconnaît le pas pesant d’Aïcha sur le carrelage de la cour.

Elle entre.

Il laisse tomber sa tête entre ses mains.

- Quoi ? C’est toi ? T’es revenue ?

- J’i iti là-bas, y avi beaucoup de la bolice, j’y appiyé sur li bouton tu m’as dit, mais ça marche pas. J’y dit : C’est toi, Kaddour ? et t’iti pas là.

- Oh, non, non… Montre-moi.

Elle sort le téléphone de son sac, désigne le bouton avec l’index.

- Mais c’est pas possible, hurle-t-il, je t’avais dit le vert ! Pas le rouge ! Mais c’est pas possible d’être aussi bête ! Tu sais ce que t’es, t’es une bourrique ! Arioul !

- Ah, bardon, j’y trompi.

- C’est comme ça, qu’il fallait faire !

Il lui arrache le téléphone des mains, appuie sur le vert.

« Encore un accident de gaz », dit un voisin en voyant se désintégrer la jolie maison de Kaddour. Deux pièces, cuisine, robinet, cour. « Il a toujours eu le mauvais oeil », commente un autre en se hâtant de rentrer chez lui pour mettre dans la glacière le poisson qu’il vient d’acheter.

© Tito Topin

www.titotopin.com

 

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