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Tito Topin, blog-trotteur.

Pathétique.

Assis à l'arrière du bus n° 84, un grand malabar vêtu d'une cape rouge en laine grossière avec un capuchon sur la tête me fait penser à un père Noël qui serait en avance sur le calendrier. Sous la cape, il porte un costume élimé de couleur sombre. La veste n'a plus de boutons, une ficelle fait le tour de la taille et la maintient fermée. Sans le moindre alignement, des médailles militaires sont épinglées sur le devant et les revers de la veste. Dans sa musette, un transistor est branché sur une radio qui braille de la publicité idiote. Quand le bus freine, il se penche en ouvrant des yeux globuleux et envoie une bouteille de Vittel à moitié vide dans la travée, laquelle file en roulant vers le chauffeur et revient vers lui dès que le bus accélère. Alors il la ramasse dans sa grosse patte et éclate d'un rire de dément. Il me rappelle cet homme mort l'année dernière en se jetant en caleçon sur une automobile qu'il avait confondue avec un sexe féminin après une soirée arrosée. Mêmes yeux exorbités, même appendice nasal, même ricanement, mais c'est la première fois que je vois un type devenir fou après avoir ingurgité une bouteille de Vittel.

Il est descendu à l'arrêt Michel Debré, ce qui ne pouvait lui faire aucun bien quand on se souvient que les caricaturistes représentaient ce chantre du gaullisme avec un entonnoir à l'envers posé sur la tête.

C'est le triste sort des hommes qui prétendent à la grandeur de se voir attribuer un nom de rue, une station de métro, une enseigne de restaurant, ou de cordonnerie, ou de bar-tabac. Le nom illustre devient aussitôt un nom commun. Il en a été ainsi de Richelieu (avec son colocataire Drouot), de Francis de Pressensé dont personne ne se souvient qu'il a séparé l'église et l'état, de Guy-Mocquet l'épistolaire, de Charles de Gaulle et Kennedy qui se sont vus attribuer des aéroports pour ne citer que ces exemples-là. À défaut de trouver un nom de rue disponible dans Paris (elles ont toutes été squattées par les héros de la dernière guerre), on a attribué un arrêt de bus à monsieur Michel Debré, cosignataire de notre constitution, arrêt situé dans la rue du Vieux-Colombier. À l’évidence, le nom de ce prestigieux théâtre qui a accueilli Jacques Copeau, Louis Jouvet, le Living Theater et les clarinettes de Claude Luter et de Sydney Bechet se prêtait mieux, par sa consonance et son harmonieuse sonorité, à désigner l'arrêt d'un autobus. On monte et on descend plus facilement à Vieux-Colombier qu'à Michel Debré, on ne dit pas à sa petite amie "Chérie, ce soir on se retrouve à Michel Debré", elle ne comprendrait pas ce que vient faire un inconnu avec un entonnoir sur la tête dans une soirée qu'elle aurait souhaité plus intime.

Ainsi, si certains hommes accèdent à l'éternité grâce à une plaque de la RATP et un entonnoir à l'envers, d'autres qui sont à côté de la plaque et utilisent l'entonnoir dans le bon sens n'ont pas la même chance.

Pathétique, vraiment.

Mais comme aurait dit mon vieux camarade Jean Yanne, il vaut mieux être pathétique que pâté de canard.

Chroniques du bus n°84

© Tito Topin

www.titotopin.com

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