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Tito Topin, blog-trotteur.

Qu'est-ce que vous avez comme tapette ?

Il l’entendait. Le bruit provenait du placard où étaient disposés les grands plats à poisson. Un grignotement continu. Il s’en approcha en silence, pieds nus. Le bruit cessa. Inutile d’ouvrir la porte, les placards communiquaient entre eux, des ouvertures avaient été rognées dans les cloisons. La veille, il les avait mesurées avec un mètre de couturière. 96 millimètres de diamètre, ce qui donnait une idée de sa taille. Depuis le jour où il avait constaté sa présence, il ne l’avait jamais surpris, jamais vu, pas même son ombre. Il s’éloigna. Le bruit reprit.
Il remonta son pantalon de pyjama, renoua la cordelette de sa ceinture, chaussa machinalement ses tongs, alla vers la cuisine. Sur le comptoir qui la séparait de la salle à manger, la biscotte beurrée qu’il n’avait pas terminée n’était plus dans l’assiette.
Ça commençait à bien faire.
Il se lava les dents avec une brosse qui avait appartenu à sa femme, une des rares choses qu’elle n’avait pas emportée, prit une douche tiède, s’habilla d’un short kaki qui lui tombait aux genoux, d’une chemisette légère et sortit sur l’avenue. Le thermomètre de la pharmacie du coin affichait 31 degrés et il n’était pas onze heures. Il y avait un peu de monde comme tous les mardis, il choisit la file de gauche. Quand vint son tour, une employée qu’il ne connaissait pas lui répondit qu’elle n’avait pas de tapettes et lui proposa un raticide qu’il s’empressa de refuser. Il n’avait pas attendu son conseil, expliquait-il, il avait mis des granulés de mort-aux-rats dans de petites soucoupes qu’il avait disposées aux quatre coins de l’appartement mais la sale bête savait faire la différence entre ce qui était bon pour sa santé et ne l’était pas. Au lieu de bouffer le poison elle avait déplacé les soucoupes dans l’entrée en les poussant avec son museau, comme si elle avait l’intention de les mettre sur le palier sitôt la porte ouverte. Jamais entendu une chose pareille, ricana la pharmacienne en lui assurant que tous ses clients étaient satisfaits du produit. Il insista qu’il n’inventait rien. Devant son obstination, elle lui conseilla d’aller à la droguerie qui se trouvait dans la rue parallèle à l’avenue, après l’épicerie. Comme il détestait l’idée de s’être déplacé pour rien, il acheta une boîte de Doliprane alors qu’il n’avait jamais mal à la tête et une brosse à dents, de qualité souple, avec un manche bicolore. Il négligea le sachet qu’elle lui proposait, paya et mit le tout dans la poche de son short.
Un large bandeau barrait la vitrine de la droguerie. Liquidation totale. Fermeture définitive. Ce sera encore une banque, une de plus, expliqua le droguiste en étalant trois tapettes de tailles différentes sur le comptoir. Sans hésitation, il choisit la plus grosse. Un bon achat, commenta le commerçant, le bois est solide, le ressort puissant, il vous brise la nuque comme une allumette. Pour en faire la démonstration, il le tendit, le lâcha.
La violence du coup le fit sursauter.
Il se félicita de son choix.
En sortant, il s’arrêta à l’épicerie, acheta une boîte de raviolis pour le repas de midi et un morceau d’emmental sous cellophane.
De retour chez lui, il ne remarqua aucun bruit.
L’animal dormait, comme toujours aux heures les plus chaudes.
Après déjeuner, il repéra un film de guerre dans le circuit UGC et décida d’y aller malgré son peu de goût pour les films américains qui traitaient de la guerre au Vietnam. Il préférait les guerres victorieuses aux guerres perdues mais il devait reconnaître qu’elles se faisaient rares.
Il découpa un morceau de fromage, l’accrocha sur la tapette, tendit le ressort, et plaça le piège sur le sol de la cuisine, bien en vue.
Il prit son portefeuille, vérifia qu’il contenait sa carte de fidélité et celle d’ancien combattant qui lui accordait la gratuité dans les transports publics. Il referma la porte à clé derrière lui, salua sa voisine en la croisant dans l’escalier. Dehors, le thermomètre avait encore grimpé. Il ne s’était pas changé et il le regretta en pénétrant dans le cinéma, la salle était réfrigérée. Il éternua à deux reprises, frissonna, craignit d’attraper froid. Le film était sans intérêt, le dénouement trop attendu.
Sur son palier, avant d’entrer dans son appartement, il colla l’oreille à la porte, respiration coupée. Aucun bruit. Il s’inquiéta de savoir s’il avait un sac en plastique pour y mettre l’animal, nuque brisée, et se souvint que des sacs poubelle feraient parfaitement l’affaire.
Il tourna la clé dans la serrure, ouvrit la porte, la referma et sans allumer le vestibule, fit un pas en direction de la cuisine.
Il sentit un morceau de bois sous sa tong.
Le mécanisme se déclencha avec une telle force qu’il lui brisa deux doigts de pied.
 
© Tito Topin
www.titotopin.com

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